Benoît André, directeur de La Filature : « Voir des spectacles, c’est partager des émotions »
Une saison s’achève, une nouvelle se profile... Rencontre avec le directeur de La Filature, Benoît André.
Publié à 12h31 Lecture 7 min.
Benoît André est le directeur de La Filature depuis début 2020.
―Catherine KohlerVous êtes arrivé en janvier 2020 à La Filature. Quel regard portez-vous sur ces six années ?
Six ans, c'est à la fois très long et très court. Quelques semaines après mon arrivée, nous étions confrontés à la crise sanitaire. Je me souviens d’avoir été plus d’une fois seul dans mon bureau. Cela a forcément marqué le début de mon mandat. Mais avec le recul, je retiens surtout une période de reconstruction et de consolidation. Nous avons dû réinventer certaines façons de travailler, recréer le lien avec le public et redonner confiance à tout un écosystème fragilisé. Aujourd'hui, je crois que La Filature a retrouvé une dynamique. Nous avons réussi à maintenir une ambition artistique forte, tout en développant davantage d'actions vers les habitants, les scolaires, les associations et les publics qui ne fréquentaient pas forcément nos salles auparavant. Notre maison, unique dans sa forme en accueillant la Scène nationale, l'Orchestre national de Mulhouse, l'Opéra national du Rhin et la Médiathèque, est solide, reconnue et identifiée comme un acteur culturel majeur du territoire.
S'il fallait retenir un souvenir marquant ?
Indéniablement, la saison des 30 ans de La Filature, en 2023. Elle restera gravée comme un moment exceptionnel. Outre les festivités, nous avons battu des records de fréquentation sur la saison avec plus de 53 000 spectateurs et franchi un cap important en matière de recettes de billetterie. Cela a démontré l'attachement du public à cette institution. Enfin, je citerais tous les projets qui ont permis de faire venir de nouveaux publics. Quand plusieurs centaines de personnes franchissent les portes de La Filature pour la première fois grâce à un artiste ou à une action culturelle, c'est extrêmement encourageant.
« Nocturne Parade », un ballet époustouflant de Phia Ménard, dans le cadre des Nuits de l’étrange (30 et 31 octobre).
―Sigrid Spinnox« La culture n'appartient à personne. Tout le monde doit pouvoir se sentir légitime ici »
La Filature ressemble-t-elle aujourd'hui à ce que vous aviez imaginé en arrivant ?
Oui, même si un projet culturel n'est jamais achevé. Mon ambition était de faire de La Filature un lieu encore plus ouvert, plus accueillant et plus poreux à la ville. Durant longtemps, La Filature était considérée comme réservée à un public d’initiés. Notre travail consiste au quotidien à combattre cette idée. La culture n'appartient à personne. Tout le monde doit pouvoir se sentir légitime ici. Nous avons donc beaucoup travaillé sur l'accueil, la médiation et les actions hors les murs. Je pense que nous avons progressé dans cette direction, même s’il reste beaucoup à faire.
Mulhouse, la populaire, est-elle une ville de culture ?
Absolument ! Mulhouse dispose d'équipements culturels de premier plan et d'une vie culturelle particulièrement riche. La Filature a été pensée, dès son origine, comme un équipement d'excellence. L'ambition était d'offrir aux habitants une programmation comparable à celle des grandes métropoles culturelles françaises. Cette ambition demeure aujourd'hui. La culture joue également un rôle majeur dans l'attractivité du territoire. J'ai encore récemment entendu des nouveaux arrivants à Mulhouse expliquer que la présence d'une institution comme La Filature avait pesé dans leur choix de s'installer ici. À Mulhouse, nous avons la chance d’être dans une ville qui continue à croire en la culture (Ndlr : la Ville finance plus de la moitié du budget annuel, avec une augmentation de sa contribution de 54 000 euros par an sur l’exercice 2025-2027 - lire ci-dessous). Il faut le souligner, d’autant plus quand nous observons ce qui se passe ailleurs. On voit des festivals remis en cause, des saisons annulées, des réductions budgétaires parfois très brutales. Cela nous rappelle que rien n’est acquis. Notre enjeu est de continuer à défendre un modèle culturel exigeant, tout en restant accessible au plus grand nombre.
Le chiffre : 6 millions d’euros
Comme le budget global annuel de La Filature, avec le soutien en 2026 de la Ville de Mulhouse (3,1 millions d’euros), de l’État (1,3 million d’euros), de la Région Grand Est (302 400 euros) et de la Collectivité européenne d'Alsace (151 200 euros).
« Les voix de Carmen », avec Camélia Jordana (19 au 21 janvier).
―Hellena Burchard« Faire comprendre à un jeune qu'un spectacle vivant constitue une expérience irremplaçable demande un véritable travail de fond »
Les jeunes viennent-ils davantage à La Filature aujourd'hui ?
Oui, même si cela reste un défi permanent. Nous constatons que certains artistes ou certaines propositions permettent de renouveler fortement le public. La venue de Kery James, par exemple, s’est soldée par la création de 300 nouveaux comptes de spectateurs. La difficulté est ensuite de transformer cette première visite en habitude culturelle. Nous sommes confrontés à une concurrence considérable des plateformes numériques, des réseaux sociaux et de nouveaux modes de consommation culturelle. Faire comprendre à un jeune qu'un spectacle vivant constitue une expérience irremplaçable demande un véritable travail de fond. Maintenant, la difficulté consiste aussi à pouvoir programmer des artistes en mesure d’attirer les jeunes, notamment en musiques actuelles. Faire venir aujourd’hui des artistes, comme Eddy de Pretto qui remplit des Zenith, c’est mission impossible pour La Filature et c‘est bien dommage.
Un mot sur la fréquentation ?
Comme dit auparavant, la saison anniversaire des 30 ans avait atteint un niveau exceptionnel avec environ 53 000 spectateurs. Pour la saison 2025-2026, nous enregistrons un léger recul, avec un total qui devrait s'établir autour de 50 000 spectateurs. Mais il faut relativiser cette baisse. D'abord, parce qu'elle intervient après de très bons crus. Ensuite, parce que les recettes de billetterie restent nettement supérieures aux moyennes observées avant les 30 ans. Nous avons franchi un palier durablement. Le véritable enjeu aujourd'hui est moins la fréquentation que le contexte économique général. Beaucoup de familles arbitrent davantage leurs dépenses. Malgré cela, le public continue de répondre présent et c'est un signal très encourageant.
« Heyoka », en formule déambulatoire dans le cadre du Carnaval de Mulhouse (13 février).
Une nouvelle saison se profile avec 52 spectacles et six expositions. Quel en est le fil conducteur ?
La question de la transmission traverse une grande partie de la programmation 2026-2027. Beaucoup de spectacles interrogent ce que nous transmettons aux générations qui nous suivent. Cela concerne aussi bien les histoires familiales, que les héritages artistiques ou les valeurs collectives. Nous vivons une période de fortes incertitudes politiques, économiques et sociales. Dans ce contexte, il nous semblait important de proposer des œuvres qui interrogent notre rapport au collectif, à la mémoire et à la construction d'un avenir commun. C'est une manière de rappeler que la culture est aussi un outil de compréhension du monde. Le théâtre n’est pas seulement un lieu où l’on vient voir un spectacle. C’est aussi un lieu où l’on partage des émotions, où l’on se confronte à des idées et où l’on construit du commun. Dans une époque qui peut parfois sembler anxiogène, je crois qu’il est important de préserver des espaces où l’on peut encore réfléchir ensemble, débattre, s’émouvoir et même rêver. C’est aussi à cela que sert La Filature. L’ouverture de la saison avec « Theatre of Dreams » de Hofesh Shechter (entre danse et musique, les 25 et 26 septembre) donne le ton en posant d’emblée la question : quel monde pouvons-nous encore rêver pour demain ?
Propos recueillis par Marc-Antoine Vallori
Benoît André, hors-champ
Votre bar préféré ? La Quille, bar à vins, rue de la Moselle.
Votre restaurant ? Evidemment celui de La Filature : L’Audace.
Un spot, un parc, une place publique qui vous parle ? La rue de la Moselle, avec son message « Toutakou tu me regardes » (signé de l’artiste mulhousien Pierre Fraenkel).
Votre dernier concert ? Camille et Robyn Orlin à La Filature.
Votre artiste rêvé pour La Filature ? J’en ai au moins deux : Björk et Thom Yorke (chanteur-guitariste de Radiohead notamment).
52 spectacles, 6 expositions et le plein de d’émotions
Théâtre, danse, concerts dansés, opéra hybride, concerts, ciné-concerts, cirque, jeune public, expositions… C’est une riche et dense saison, qui s’annonce, à partir du 25 septembre prochain.
Tout le programme et billetterie (places à l’unité, à partir du mardi 30 juin à 14h) sur lafilature.org
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