Culture

Par les villages : des Mulhousiens sur les planches de La Filature

Près d’une centaine de Mulhousiens vont monter sur la scène de La Filature, mardi 25 et mercredi 26 février, partageant les planches avec les comédiens professionnels de la pièce Par les villages. Une expérience intense pour une pièce qui l’est tout autant.

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Les comédiens amateurs avec le metteur en scène Sébastien Kheroufi, en répétition sur le plateau de La Filature.

Les comédiens amateurs avec le metteur en scène Sébastien Kheroufi, en répétition sur le plateau de La Filature.

Catherine Kohler

« Aller éternellement à la rencontre ». Extraite de Par les villages, pièce écrite par l’auteur autrichien Peter Handke, cette phrase est au cœur de la vision qu’en propose le metteur en scène Sébastien Kheroufi. Soit une transposition de l’action depuis le village autrichien de l’auteur vers une cité de banlieue française, tout en conservant le texte original et en faisant appel à des comédiens amateurs locaux pour constituer le chœur, qui commente l’action d’une voix collective.

« A la façon du chœur dans les tragédies grecques antiques, ce chœur témoigne et est présent durant tous les tableaux, explique Sébastien Kheroufi, qui présente à Mulhouse la première date en tournée de Par les villages, après sa création à Paris, saluée par la critique et le public. Le chœur n’est pas une toile de fond, ces acteurs ne sont pas des figurants, ils font partie intégrante de la distribution. Au-delà d’un geste scénographique, le chœur représente le village, le territoire où l’on joue la pièce. Et comment peut-on représenter un territoire ? En montrant la palette des gens qui y vivent, sans généraliser, sans préjugés, en conservant toujours l’énigme de cette représentation. »   

 « Une très belle expérience »

Près d'une semaine d'ateliers et de répétitions sont au programme pour les comédiens amateurs mulhousiens.

Près d'une semaine d'ateliers et de répétitions sont au programme pour les comédiens amateurs mulhousiens.

Catherine Kohler

Le metteur en scène est ainsi venu cet automne, à Mulhouse, faire le tour des maisons de quartier et des associations afin de lancer son invitation, à laquelle ont répondu près d’une centaine de Mulhousiens. Parmi eux, Sidonie, une lycéenne qui suit la filière Sciences et techniques du théâtre, de la musique et de la danse au lycée Lavoisier. « Je souhaite devenir comédienne et là, c’est l’occasion de voir comment se créée une pièce professionnelle, d’être sur la scène de La Filature, d’acquérir de l’expérience… » Pour Elodie, une Mulhousienne en reconversion professionnelle qui souhaite devenir médiatrice artistique en relation d’aide, « c’est l’occasion de passer de l’autre côté et de créer du lien. J’ai déjà participé à un spectacle de Scènes de rue, cet été, et ça m’a beaucoup plu. Les thèmes de la pièce m’intéressent aussi beaucoup. »

Même intérêt de la part d’Isabelle, qui intervient à l’Université de Haute-Alsace dans le cadre d’une Unité d’enseignement Théâtre : « C’est un auteur et un texte qui m’intéressent, en plus de l’expérience d’être sur le plateau. J’ai pu rencontrer Sébastien Kheroufi avec mes étudiants et je l’ai trouvé fort intéressant. » Jean-Paul, comédien amateur mulhousien, au sein notamment de la compagnie théâtrale de La Tuilerie, est lui aussi ravi de pouvoir travailler avec « un metteur en scène qui a acquis une belle renommée en peu de temps. C’est quelqu’un qui vaut le coup d’être vu et entendu et c’est pour moi une très belle expérience en tant que comédien amateur. »

« Pour que ce soit tragique sur scène, il faut que ça soit joyeux derrière ! »

Près d’une semaine d’ateliers et de répétitions sont au programme pour les comédiens amateurs qui vont côtoyer les comédiens professionnels, parmi lesquels Reda Kateb et la rappeuse Casey. Sur l’immense plateau de la grande salle de La Filature, Sébastien Kheroufi et son équipe encadrent la troupe et échangent « pour expliquer quelle aventure on va raconter ensemble. On va travailler dur pour raconter cette tragédie familiale à l’intérieur d’une tragédie sociale. Mais pour que ce soit tragique sur scène, il faut que ça soit joyeux derrière ! On travaille dans la joie, le respect, la bienveillance mais avec sérieux et surtout avec le désir de faire du théâtre. »

Dotée d’une mise en scène novatrice, que nous ne dévoilerons pas ici, Par les villages est l’une des premières expériences de mise en scène de Sébastien Kheroufi, autour d’un texte « magnifique et poétique, qui m’obsède, explique-t-il. C’est le premier texte de théâtre que j’ai découvert, lors du concours d’entrée à l’École supérieure d’art dramatique de Paris. J’avais 24 ans lorsque j’ai découvert le théâtre, après un parcours scolaire chaotique et un parcours familial difficile. Ce texte parle des oubliés, des offensés mais sans misérabilisme, avec beaucoup de justesse et de poésie. J’ai choisi de le transposer d’un village à une cité de banlieue, ce qui revient au même. Les cités sont des villages et avoir des difficultés à finir le mois dans un village ou une cité, c’est la même pauvreté. »

« Les grands textes sont pour tout le monde »

Le metteur en scène Sébastien Kheroufi.

Le metteur en scène Sébastien Kheroufi.

Catherine Kohler

Racontant l’histoire d’un frère parti à la ville et devenu écrivain, revenant au village pour retrouver son frère et sa sœur qui y sont restés, Par les villages s’inspire de l’histoire personnelle de Peter Handke. S’y dévoilent des fractures sociales et géographiques, des trajectoires opposées au sein des familles et la figure du transfuge, qui n’est vraiment chez lui ni ici, ni là-bas. Une histoire qui résonne aussi avec celle de Sébastien Kheroufi, élevé entre la culture française de sa mère et la culture algérienne de son père, puis passé d’une cité de banlieue parisienne à l’École d’art dramatique de Paris. « Faut-il partir pour réussir ? Pourquoi nos retours sont-ils si douloureux ? Que deviennent nos villages et ses habitants une fois qu’on les quitte ? »

Autant de questions au cœur de cette pièce ambitieuse et intense, dont le texte reste fidèle à celui d’origine. « En accord avec Peter Handke, qui suit le projet avec bienveillance, j’ai modifié 30 mots seulement, et juste pour contextualiser le lieu. Ce n’est donc pas une adaptation mais bien le texte original, avec son immense poésie et son langage que je trouve magnifique. Les grands textes sont pour tout le monde, d’autant plus ici, quand on ouvre le théâtre, dans l’esprit d’aller éternellement à la rencontre… »

Par les villages, mardi 25 et mercredi 26 février à 19h à La Filature, précédé à 18h d’une carte blanche de la classe préparatoire Théâtre de La Filature, dans le hall. + d’infos et réservations : www.lafilature.org

Publié et mis à jour le 22 févr.