Une vie mouvementée : le Schweissdissi fête ses 120 ans
C’est l’une des statues emblématiques de Mulhouse : Le Travailleur, plus connu sous le nom de Schweissdissi, fête ses 120 ans en 2026. L’œuvre, installée au parc du Tivoli, a connu une vie mouvementée, tiraillée entre polémiques sur sa pudeur et lutte des classes, déplacée à plusieurs reprises et victime de légendes infondées…
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La statue du Travailleur était initialement installée place de la Réunion, avant de rejoindre le parc du Tivoli, en 1909.
―Collection Loïc BeckLa légende du Schweissdissi, littéralement « Homme qui sue » en alsacien, raconte que la statue, installée en 1906 place de la Réunion, à l’initiative du maire Emile Kayser, devait initialement orner l’entrée du tunnel ferroviaire du Simplon. Refusée par les commanditaires, la statue aurait été achetée à bon prix par le Conseil municipal de Mulhouse. Une version historique fantasmée, qui a tenu jusqu’en 2012, avec les recherches effectuées par Jean-Pierre Kueny de la Schweissdissi confrérie (lire plus bas). En réalité, la statue est le fruit d’une commande de la municipalité de l’époque, qui a lancé un concours international en vue d’ériger une fontaine, place de l’Hôtel de ville, dès 1904.
Une histoire de fesses et de politique
Le postérieur du Schweissdissi a fait débat, au début du siècle dernier.
―Archives municipales de MulhouseContrairement aux croyances, la statue de 5,60m et 4,5 tonnes, commandée en 1905 à l’artiste Frantz Beer, ne représente d’ailleurs pas un ouvrier d’industrie mais un laboureur, habillé d’un tablier, essuyant la sueur de son front. « Un hommage indirect à la dignité de l’ouvrier d’usine », explique Marie-Claire Vitoux, maître de conférences en histoire contemporaine, dans l’Annuaire historique de Mulhouse (Tome 24, 2013)... Installé sur la place de la Réunion, Le Travailleur, rebaptisé « Schweissdissi » par les Mulhousiens, est raillé : la statue montre ses fesses musclées, soit aux fidèles du temple Saint-Etienne, soit aux élus de l’Hôtel de Ville… Son déménagement au parc du Tivoli, en 1909, est dû à la morale, autant qu’aux tensions politiques entre les socialistes et les partis conservateurs. « Le choix du thème de la statue, sur la fontaine monumentale de la place de l’Hôtel de Ville, est pris par les socialistes alors au pouvoir et sa relégation au Tivoli est décidée lorsque l’alliance conservatrice les en chasse », rappelle Marie-Claire Vitoux.
Un bronze de piètre qualité, qui le sauve de la destruction
Pendant la Seconde guerre mondiale, le Schweissdissi est stocké sur le terrain de l'usine à gaz, derrière les abattoirs.
―Armand Wantz - Archives municipales de MulhouseInstallé en 1909 au parc du Tivoli, dont la végétation cache pudiquement son postérieur, le Schweissdissi aurait pu vivre une existence tranquille jusqu’à nos jours. C’était sans compter sur les affres de l’Histoire : « En 1942, les Allemands le réquisitionnent pour être fondu, mais après analyse du bronze qui se révèle être de piètre qualité, la statue est abandonnée au dépôt municipal de la Voirie, rue Waldner », expliquent les membres du Conseil consultatif du patrimoine mulhousien, dans leur livre « Les rues de Mulhouse. » Réinstallé au Tivoli en 1950, après un passage éclaire à la 6e Foire Exposition de Mulhouse, le Schweissdissi fait son retour au centre-ville au printemps 1990, à l’occasion de la piétonnisation de la place de la Réunion, sur laquelle il trône sur un socle tournant, afin de ne froisser personne ! Un mois plus tard, le Schweissdissi retrouve sa place au Tivoli, avant d’être inscrit aux Monuments historiques, en 2008.
Dans les années 90, la statue a fait un bref retour au centre-ville, à l'occasion de la piétonnisation de la place de la Réunion, au printemps 1990.
―Archives municipales de MulhouseUne statue… et une confrérie
« Ben i was i ben, was i ben blib i » (Je suis ce que je suis, ce que je suis je resterai) : c’est la devise des membres de la Schweissdissi confrérie, créée en 1976, pour défendre la langue et la culture alsaciennes. « La confrérie a été créée en 1976, pour défendre le dialecte, que l’on n’avait pas le droit de parler dans les écoles », expliquait Gérard Wunderle, « Grand maître » et président de la Schweissdissi confrérie Milhüsa de 1993 jusqu’à son décès, le 23 août 2026. Les membres de la confrérie, les « Dissis », n’ont pas choisi leur emblème par hasard : eux-mêmes travaillent sans relâche pour faire vivre et perdurer l’alsacien à travers les générations. La confrérie, qui organisait notamment le Schweissdissi Tag jusqu’en 2023, est également à l’origine de l’inscription, en 2008, de la statue à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.
+ d’infos sur https://www.schweissdissi.com/
Âgé de 120 ans et toujours exténué, le Schweissdissi mène une existence tranquille au parc du Tivoli.
―Catherine Kohler


